dimanche 7 novembre 2010

Serbie : radiographie de l’extrême droite

http://balkans.courriers.info/article16216.htmlAprès les violences en marge de la Gay Pride et du match Italie-Serbie de Gênes, la question de l’interdiction des groupuscules d’extrême droite agite de nouveau la Serbie. Un vrai casse tête pour la justice serbe, qui a bien du mal à trouver des preuves tangibles contre eux. Mais qui sont ceux qui dirigent Obraz, SNP Naši 1389 ou Nacionalni stroj ? Vreme a enquêté sur cette mouvance toujours active et dangereuse.
Par Jovana Gligorijević
La Cour constitutionnelle de Serbie a mis un terme à la réunion préparatoire organisée à la demande du procureur de la République, Slobodan Radovanović. L’objectif était de bannir 14 groupuscules de hooligans extrémistes. Le 16 octobre, après les sauvageries commises par les supporters serbes à Gênes, Slobodan Radovanović a déposé une proposition auprès de la Cour constitutionnelle pour interdire 14 groupes de supporteurs de football dont ceux des clubs du Partizan, de l’Étoile Rouge et du Rad.
Dans sa proposition, il insiste sur le fait que les actions de ces groupes relèvent « de la destruction brutale de l’ordre constitutionnel, de la violation des droits de l’homme et des minorités ainsi que de l’incitation à la haine, raciale, ethnique et religieuse ». En soutenant qu’ils n’ont de supporteurs que le nom, Slobodan Radovanović rajoute, qu’il s’agit là de « supporteurs du crime » qui n’ont rien à voir avec le sport. Lors de la réunion préparatoire, l’examen des questions ouvertes par le rapport du juge a duré au total près de huit heures. On a expliqué aux journalistes de Tanjugqu’il revenait maintenant aux juges constitutionnels de définir la marche à suivre, après avoir entendu les avis des différents magistrats appelés. Les consultations préparatoires de la Cour constitutionnelle se déroulent à l’heure actuelle à huis clos, mais selon les règles, le juge d’instruction peut proposer une audience publique, dans la mesure où il le juge nécessaire et où il peut continuer à travailler sur le rapport de jugement de l’affaire.
Il y a tout juste un an, le ministère de la Justice avait déposé une demande d’interdiction des groupuscules d’extrême droite Nacionalni stroj, Obraz et Srpski narodni pokret Naši 1389, auprès de la Cour constitutionnelle. La réaction rapide de la Cour sur la question de l’interdiction des groupes de hooligans a provoqué la colère d’une partie de l’opinion publique qui juge l’attente interminable dans l’affaire de l’interdiction des organisations d’extrême droite. L’affaire est plus complexe quand il s’agit des organisations extrémistes. Contrairement aux groupes de supporteurs, il est difficile de prouver que leurs actions sont « une destruction brutale de l’ordre constitutionnel, une violation des droits de l’homme et des minorités et une incitation à la haine, raciale, ethnique et religieuse ». Leurs dirigeants n’appellent presque jamais ouvertement à la violence lors de leurs apparitions publiques ils ne divulguent jamais ce qu’ils pensent vraiment, comme par exemple lorsqu’ils avertissent les participants à la Gay Pride. Ils lancent seulement des « on vous attend » ou « vous êtes finis ».

Ces dix dernières années, dans de nombreux incidents à caractère violent, les agresseurs portaient souvent la marque de ces groupuscules. Finalement, après avoir arrêté Mladen Obradović, le dirigeant d’Obraz, la police a annoncé qu’elle avait des preuves matérielles de son implication dans l’organisation des violences survenue le 10 octobre à Belgrade lors de la Gay Pride. La présidente de la cour Constitutionnelle, Bosa Nenadić, à récemment affirmé que les affaires qui touchent à l’interdiction des groupuscules d’extrême droite étaient prioritaires et que « les juges d’instructions, selon le plan de travail, vont très bientôt proposer la marche à suivre ». Il est donc intéressant de se redemander de quelles organisation il s’agit exactement et qui sont les gens qui les dirigent et représentent en public.
Actuellement les plus grands « héros » de la jeunesse d’extrême droite sont sans aucun doute Mladen Obradović d’Obraz et Miša Vacić de Srpski narodni pokredak Naši 1389. La raison de leur popularité est bien entendu leurs arrestations. Tous deux ont été arrêtés une première fois en 2009, après l’annulation de la Gay Pride et l’interdiction de rassemblement de la préfecture de police de Belgrade, interdiction qu’ils ont tous deux choisi de ne pas respecter.
Mladja, « un jeune homme pur »
Mladen Obradović, 30 ans, est membre d’Obraz depuis 1999. La légende prétend qu’une intervention « déterminée » du fondateur de l’organisation, Nebojša M. Krstić, sur le plateau de la chaîne BK, des Frères Karić, aurait inspiré un grand nombre d’étudiants des facultés de théologie et de philosophie à rejoindre le groupe. Parmi eux se trouvait Mladen Obradović, aujourd’hui encore étudiant en troisième année d’histoire et en deuxième année de théologie. Il justifie son retard dans ses études par sa forte implication dans les activités de l’organisation mais prétend avoir repris activement les études cette année. Après le décès de Nebojša M. Krstić, Mladen Obradović devient secrétaire général de l’organisation, ce qui est la plus haute fonction dans la hiérarchie d’Obraz.
La mère de Mladen Obradović, Jasminka, décrivait son fils après sa dernière arrestation comme un jeune homme pur et exempt de péché, qui ne boit pas, ne fume pas, ne boit pas de café, « ni même d’eau gazeuse ». « Avant de commencer l’école, il avait déjà lu Golgotha et la renaissance de la Serbie qui fait près de 1300 pages. À l’école, son institutrice nous a un jour convoqués avec son père pour nous demander si nous le forcions à lire et à étudier. Elle nous a proposé de lui faire sauter une classe. » Mladen Obradović occupe son temps libre en faisant du graphisme. Même si sa mère le qualifie de garçon pacifique, un observateur attentif pourra le reconnaître sur les images des violences provoquées pendant la première Gay Pride de 2001.
Cette année, comme l’an dernier, il a prévenu avant la parade la communauté LGBT : il l’attendait. En outre, il a annoncé à la police qu’Obraz n’appelait pas à une guerre fratricide, tout en rappelant que « si quelqu’un assaille le peuple, cela ne peut pas rester impuni ». Lorsque les journalistes lui ont demandé de confirmer l’information diffusée par le quotidien ALO du 10 octobre qui révélait que les stocks de lance-pierres du centre commercial chinois étaient épuisés, Obradović a répondu : « Beaucoup d’autres stocks sont épuisés ». Après avoir été arrêté puis entendu par le juge d’instruction, il a nié son implication dans l’organisation des violences et choisi de se défendre en gardant le silence.
Miša Vacić, opposant à ceux qui « n’aiment pas la Serbie »
Le collègue de Mladen Obradović, Miša Vacić, 26 ans, le porte-parole de SPN Naši 1389 peut se vanter d’avoir une plus grande expérience carcérale, malgré sa jeunesse. Il est étudiant en droit à Belgrade et rédacteur en chef du journal étudiant Le juriste. L’année dernière, à la suite de son arrestation après la Gay Pride annulée, la police a trouvé dans son appartement un pistolet, des lance-pierres et quelques cagoules. Miša Vacić prétend encore aujourd’hui que ces objets ont été introduits chez lui à son insu. Pour ne pas avoir respecté l’interdiction de rassemblement imposée par la police, Miša Vacić à été condamné le 22 septembre 2009 à 30 jours de prison. De sa cellule à Padisnka Skela il envoyait quotidiennement des SMS aux tabloïds.
Un mois tout juste après sa sortie de prison, deux policiers l’ont interpellé à Novi Beograd alors qu’il collait des affiches sur lesquelles on lisait « Ils n’aiment pas la Serbie », avec les effigies de Boris Tadić, Ivica Dačić et Mlađan Dinkić. On n’a jamais su ce qu’il s’était exactement passé. À peine deux mois plus tard, il a encore été mis en garde à vue pour avoir attaqué des policiers. SNP Naši 1389 a diffusé un enregistrement de l’incident que quelqu’un a réussi à filmer à l’aide d’un appareil photo. La vidéo, qu’on peut voir sur Youtube, montre deux policiers essayant de faire rentrer Vacić dans le véhicule de police, tandis que Vacić se débat, hurle et leur donne des coups. Sur l’enregistrement, on ne voit aucune forme de violence commise par les policiers sur la personne de Vacić. Résister à une arrestation est considéré, selon les lois en vigueur en Serbie, comme une attaque contre les forces de l’ordre.
Le professeur de théologie contre B92
Le SNP Naši 1389 de Vacić a fusionné il y a peu avec l’organisme Naši (les Nôtres) d’Aranđelovac. Le leader de ce groupuscule, Ivan M. Ivanović, s’est fait connaître en 2007 après avoir, avec l’aide de ses adeptes, violement empêché la tribune de l’émission Peščanik" dans sa ville. Il a aussi fait réagir l’opinion publique quand il a révélé, en 2009, dans l’émission Insajder sur B92, qu’il était professeur de théologie dans cinq écoles primaires de la ville d’Aranđelovac. Le ministère de l’Éducation a demandé à l’Église orthodoxe serbe d’évaluer le travail d’Ivanović et de prendre les mesures nécessaires, au cas où.
Les thèmes principaux qu’Ivan Ivanović utilise pour faire passer ses valeurs patriotiques sont toujours les mêmes. Il y en a trois : La télévision B92, le président Boris Tadić et Queeria, le Centre pour la promotion de la culture non-violente et des égalités de Belgrade. Ivanović a écrit deux livres : Boris Tadić – l’homme aux mille visages (Boris Tadić – čovek sa hiljadu lica) et Le dossier Queeria (Dosije Kvirija), tous deux édités par l’organisation Naši. Leur contenu est assez décevant. Par exemple dans le cas du Dossier Queeria, il s’agit de la retranscription des textes du blog de l’organisation, consultables gratuitement sur Internet. 
Igor Marinković, Ivan Ivanović et quelques autres
En fusionnant les deux organisations SNP 1389 et Naši, les ultranationalistes serbes ont mis un terme à la tradition selon laquelle une organisation était représentée par un seul homme. Aux côtés de Vacić et d’Ivanović, Boris Bratina s’adresse aussi au public, chargé de cours en philosophie des sciences, ontologie et philosophie contemporaine à la faculté de philosophie de Pristina et membre du comité de direction du groupuscule qui s’appelle maintenant SNP Naši 1389.
Dans une interview donnée le 16 septembre à l’hebdomadaire Pečat, Boris Bratina montre, malgré sa fonction universitaire, qu’il n’a aucun problème à descendre dans les rues pour manifester contre la Gay Pride : « Comme l’année dernière nous interviendrons pour empêcher son déroulement. Nous répétons que nous invitons les citoyens à photographier les participants. Ensuite, nous allons acheter ces clichés et en faire des affiches que nous collerons dans toute la ville pour que chacun puisse être fier de voir son image ».
La branche intellectuelle de l’extrême droite serbe
L’extrême droite serbe a aussi sa branche intellectuelle, plus ou moins regroupée autour de la rédaction de la revueDveri srpske (Les espaces serbes). Au départ, il s’agissait d’une revue spécialisée pour les étudiants de la faculté de Philosophie de Belgrade, puis elle s’est transformée en une organisation nommée Srpski sabor Dveri (« L’assemblée des espaces serbes »). Contrairement aux autres organisations qui ont décidé de manifester leur opposition à la Gay Pride le jour même du défilé, l’équipe des Dveri, a organisé le 9 octobre dernier, comme l’an passé, une « promenade familiale » sur la place devant la faculté de Philosophie.
Généralement, Ils sont représentés par Vladan Glišić, avocat public adjoint de la municipalité de Rakovica, membre actif de la rédaction de la revue Dveri et principal défenseur de la théorie de « la société de la décence », seule valeur qui puisse s’opposer à « l’idéologie homosexuelle ». Dans le cadre de sa théorie, Vladan Glišić développe la thèse fameuse sur la sexualité en général, comme quelque chose qui doit rester strictement dans la sphère privée et qui ne doit sous aucun prétexte être montré en public, dans la rue, et ce sous aucune forme que ce soit. Il n’explique néanmoins nulle part de quelle façon la promenade familiale, qui est sans doute aucun une manifestation publique hétérosexuelle, peut s’inscrire dans cette théorie.

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